Corps Ă  louer

BELGIQUE â€ș BRUXELLES - 2008-2011

Frédéric Pauwels

La notion de l’intimité dans la prostitution est un concept souvent fantasmagorique aux yeux de l’opinion publique et enclin à de nombreux préjugés. L’intimité est souvent énigmatique lorsque l’on aborde le thème de la prostitution : « Mais que se passe t il derrière le rideau ? »

L’intime, c’est l’ensemble de ce qui se déroule depuis le moment où le client franchit le seuil et puis en ressort. Quels en sont les rituels, les codes et les enjeux intimes que vivent les personnes prostituées dans leur quotidien professionnel?

Ces actrices de la prostitution nous emmènent dans une humanité alimentée par leur fragilité, leur détermination, leur histoire de vie, ainsi que par leur savoir, leur humour et leur dérision, le tout chargé en émotions. 

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« J’adore les hommes galants. Moi, je fais attention aux dĂ©tails. Le moindre dĂ©tail qui peut me faire plaisir est important car il ouvre mon cƓur. Parce que c’est vrai que ce mĂ©tier referme Ă©normĂ©ment ton cƓur. » Elisa, prostituĂ©e Ă  Bruxelles « On te juge parfois beaucoup trop vite. DĂšs que tu as une Ă©tiquette dans le dos, une rĂ©putation, c’est facile Ă  avoir, mais l’enlever, euh
tu ne l’enlĂšveras jamais ! » Elisa « J’ai mis un miroir sur le lit comme ça j’ai toujours un regard sur le client. Tu vois quand je me tourne pour aller vers le prĂ©servatif : paf ! Avec le miroir, j’ai toujours ce qui se passe derriĂšre mon dos. » Lindsay, prostituĂ©e Ă  Bruxelles « Ce qui est dit ici ne sort pas d’ici » Lindsay « Je suis une Ă©ponge pour plein de choses finalement. Quand ils viennent raconter leurs histoires, quand ils jouissent
 je suis l’éponge pour tout en fait. » Lindsay « Je sĂ©lectionne, il m’arrive plus souvent de dire non Ă  un client que oui. Ils sont trop jeunes, trop agressifs ou trop sales ! » Lindsay Je suis venu Ă  la prostitution Ă  la mort de mon mari! Je n'avais plus un sou! Le crĂ©dit de la maison, le crĂ©dit de la voiture, les frais mĂ©dicaux, les soins. Je n'avais plus rien. J'ai implorĂ© mon beau-pĂšre qui est aisĂ© financiĂšrement. Il a acceptĂ© de me prĂȘter 1000 euros afin que les pompes funĂšbres prennent le corps de mon mari. Il m'a dit ensuite: "Quitte Ă  faire la pute, il faudra que tu payes!" L'escalier menant aux chambres du Primus Ă  Charleroi. La propriĂ©taire de l'hĂŽtel me parle du tableau reprĂ©sentant le portrait d'une femme: c'est le portrait de la plus belle prostituĂ©e de Paris et elle Ă©tait connue dans tout Paris" « Je parle trĂšs peu de moi. De la pluie et du beau temps, du dernier match qu’on a vu Ă  la tĂ©lĂ© mais de moi, trĂšs peu. Ils ne sont pas ici pour entendre mes problĂšmes. » Lindsay « Dans le temps, quand je travaillais avec ma copine prĂšs du parking, un vieux monsieur de 87 ans nous apportait de la soupe parce qu’on avait froid. » Oxana, prostituĂ©e Ă  Bruxelles « Pourquoi tu ne photographies que mon corps ? Je ne suis pas qu’un corps Ă  louer, je suis aussi un ĂȘtre humain ! » Anastasia, prostituĂ©e Ă  LiĂšge "Oui, j'ai pleurĂ© la premiĂšre fois. j'ai pleurĂ©. C'Ă©tait trĂšs dur
C'Ă©tait soit la prostitution soit la misĂšre
C'est comme si tu avais le choix entre le canal ou le feu. Tu prĂ©fĂšres quoi? Tu choisis le canal, non? MĂȘme si tu ne sais pas nager tout Ă  fait! "En feuilletant un journal, je tombe sur une annonce:"Recherche stripteaseuse". Je suis payĂ©e Ă  boire du champagne et Ă  ma dĂ©shabiller. Ma dignitĂ©, mon intimitĂ©, il ne reste rien. Je travaille six nuits par semaine de 20h00 Ă  7h00. "Il faut ĂȘtre capable de dissocier totalement son corps et son esprit. Mettre sa fiertĂ© et sa dignitĂ© dans un coin de sa tĂȘte. MĂȘme le sexe peut ĂȘtre machinal. Et je suis certaine qu'il y a une part d'autodestruction, pour ma part du moins" Je dois Ă©normĂ©ment d'argent. Ca fait plus d'un an que je n'ai pas payĂ© de factures. De plus en plus d'huissiers arrivent, de plus en plus menaçants. Je dĂ©cide donc de faire paraĂźtre une annonce dans le journal pour recevoir des hommes pendant les heures d'Ă©cole. Certains se demandent encore comment on en arrive Ă  la prostitution comme solution? "Le temps que le client se rhabille, c'est un moment oĂč je redeviens moi-mĂȘme. On ne se regarde pas. On ne se parle pas. On est tous les deux gĂȘnĂ©s." "Si je dois faire ce mĂ©tier, je veux le faire comme je le veux. Je choisis mes clients et je ne travaille que quelques heures. Ma dignitĂ© est mon uniforme, je me prĂ©serve le plus possible. Mes clients sont pour la plupart des hommes d'une quarantaine d'annĂ©es, ouvriers, mariĂ©s ou non. Mais tous en manque de sexe, d'amour et de reconnaissance." "Mon seul et unique rĂȘve est de pouvoir enfin ĂȘtre en paix! Et je pourrais dire que je serai heureuse!" Aujourd'hui, j'ai retrouvĂ© ma place de mĂšre, de femme et ma place auprĂšs de ma famille" "Quand le client a joui, je lui tourne le dos et j'attends qu'il se rhabille. C'est le moment oĂč je redeviens moi-mĂȘme et lui aussi. On ne se regarde pas. On ne se parle pas. On est tous les deux gĂȘnĂ©s." "Il faut que la fille fasse de plus en plus mais pour de moins en moins d'argent. Sur une journĂ©e, je refuse plusieurs clients rien que pour ça. Moi, c'est 50 euros plus les 10 euros d'hĂŽtel, je ne descendrais jamais! Aujourd'hui, si on accepte 40 euros en poche, demain on devra accepter 30 euros et je dis quoi dans un an? "Je prĂ©fĂšre rentrer seule. Il me faut un temps pour faire le vide avant de retrouver mon mari et les enfants. A la maison avec lui, on ne parle pas jamais des demandes des clients, c'est une rĂšgle entre nous. Il voit bien quand j'ai eu une mauvaise journĂ©e ou pas." "Parfois je partage avec mon mari une anecdote comme le jour oĂč un client m'a dit en me quittant qu'il allait chercher son C4. J'avais de la peine pour ce gars-lĂ ." "Le quartier de la Ville Basse de Charleroi est dans un Ă©ÂŽtat! Pitoyable! Sale! Comme on fait partie du quartier, on a l'impression que ce sont les filles qui reflùtent la saletĂ©ÂŽ...des dÂŽĂ©chets en fait." "Depuis avril 2011, la prostitution est interdite dans le triangle et le long du Quai de Brabant. Elle est uniquement tolĂ©rĂ©e Ă  la rue du Rivage qui se situe loin de toute association, loin des deux hĂŽtels oĂč il est possible de louer des chambres Ă  la demi-heure." "C'est vraiment inconscient d'avoir dĂ©placĂ© la prostitution Ă  cet endroit. Plein de coins et de recoins, c'est vraiment dangereux!" "Le canal est Ă  l'arriĂšre plan et le ring juste au-dessus, un vrai coupe-gorge." "On nous demande de partir du quartier, de travailler la nuit...mais il faut rester logique! On ne peut pas nous mettre dans un coin oĂč il n'y a pas de lumiùre, pas de passage...un trou ˆ Ă  viol!" "C'est dĂ©jĂ  un mĂ©tier avec des risques, mais lĂ , du simple fait qu'il nous faut monter dans le vĂ©hicule du client pour rejoindre l'hĂŽtel, c'est vraiment inciter les pervers Ă  venir, se servir et assouvir sans aucun souci leurs fantasmes les plus sordides gratuitement" Sous le ring de Charleroi oĂč la prostitution est tolĂ©rĂ©e, des centaines de prĂ©servatifs usagĂ©es traĂźnent sur le sol. "J'ai un quotidien ici tellement Ă©puisant psychologiquement
 On a besoin de ne pas tout ramener Ă  la maison" « En plus de l’acte sexuel, je cherche autre chose : le regard. Je suis vu ! Elle me voit et Ă  ce moment lĂ , je compte quand mĂȘme un peu, juste de temps en temps
 » Un client « Je lui ai promis de ne pas l’aimer car autrement nous ne pourrions plus nous voir. J’ai tenu parole ! » Un client « Tu ne peux pas plaire Ă  tout le monde. Parfois, pour une fraction de seconde, tu rates le client. Tu dis un mot de trop ou un mot trop peu et tu ne sais pas pourquoi tu le rates. » Elisa, prostituĂ©e Ă  Bruxelles « Mais par les temps qui courent, ça devient pĂ©nible de travailler. PĂ©nible, c’est pĂ©nible, pĂ©nible, pĂ©nible
y a pas de clients.. » DĂ©dĂ©e « Dans tous les rapports humains, il y a des choses qui se passent et auxquelles on ne s’attend pas. Je veux dire par lĂ  que tout n’est pas prĂ©visible. On peut venir chercher du sexe et puis ĂȘtre submergĂ© parce qu’on reçoit, c’est imprĂ©visible. » « Moi, je ne fais que les masos en gĂ©nĂ©ral. La domination : je les habille, je les coiffe, je les maquille. Un micheton, c’est un micheton, ça paye et ça ferma sa gueule ! » DĂ©dĂ©e « Quand ils ressortent de chez moi, je sens qu'ils sont gĂȘnĂ©s, dĂ©goutĂ©s de ce qu'ils ont pu faire. Ils ont honte! Je te le dis, on a un mĂ©tier bizarre!» DĂ©dĂ©e « Je trouve que c’est un mĂ©tier qu’il faut faire avec le cƓur. Il faut donner Ă  la personne. Cela ne suffit pas de se mettre sur le lit, Ă©carter les jambes et l’homme vient sur toi. Ce n’est pas ça le mĂ©tier. Le mĂ©tier, c’est te donner aux clients et t’exprimer. » Elisa « La pĂ©nĂ©tration, en 5 minutes, ils jouissent. C’est le jeu avant et aprĂšs qui est trĂšs important. Le service aprĂšs vente comme on dit » Elisa « Je ne veux pas avoir le sida Ă  cause de quelques euros. Le nombre d’hommes qui nous demandent de le faire sans prĂ©servatif ! Ils disent « La fellation sans prĂ©servatif, tu ne risques rien » Je leur rĂ©ponds « Toi, peut-ĂȘtre pas, mais la fille, oui » Elisa "L'avenir m'inquiĂšte beaucoup et mĂȘme de plus en plus parce que j'ai 55 ans. De mes 20 ans Ă  mes 40 ans, je n'y pensais pas. Maintenant, je commence Ă  y penser parce que, dans 5 ans, je ne risque plus d'ĂȘtre lĂ  Ă  attendre. En plus avec la retraite qu'on me promet
" Miranda, prostituĂ©e Ă  Charleroi « Je m’habille en fonction de mes goĂ»ts. Je ne saurais pas me mettre en bikini. Je trouve que pour un homme, c’est plus excitant quand une femme est habillĂ©e et qu’il doit la dĂ©couvrir. De plus, en bikini, quand tu es assise, ton ventre est gonflĂ©, t’as les saucisses qui sortent ! » Elisa « Je me souviendrai toujours de ce client qui me disait que mĂȘme dans le plus infĂąme des bordels, c’est toujours de l’amour qu’il vient chercher » Elisa "Les prostituĂ©es font beaucoup pour les autres. On aide les gens. Ils viennent nous parler. on les conseille. Il faut que les gens aient une autre image des personnes prostituĂ©es! Il y a peut-ĂȘtre des filles qui exagĂšrent mail il faut savoir qu'il y a aussi des mĂšres de famille." "On est forcĂ©es de se dĂ©placer. On risque 250 euros d'amende si on reste
On nous considĂšre comme du bĂ©tail qu'on doit mener Ă  l'enclos" Miranda, prostituĂ©e Ă  Charleroi « Regarde ça ! Ce sont des Ɠufs. Ils nous les jettent dessus. Moi, ça m’est arrivĂ© lorsque j’étais de l’autre cĂŽtĂ©. Quand l’autre rue Ă©tait encore ouverte, ils nous jettent de l’eau, du coca, des bouteilles » Oxana « Je suis trĂšs simple, moi finalement. C’est vrai que j’ai l’air coquette mais je ne me casse pas trop la tĂȘte. Je n’ai pas beaucoup d’habits, cette robe, je l’ai empruntĂ©e Ă  une amie. » Daniela, prostituĂ©e Ă  Bruxelles « Notre mĂ©tier est banalisĂ©. Il est devenu cru. Parfois, je me demande oĂč les clients vont chercher ces choses qu’ils me demandent de faire ? Je n’aimerais pas ĂȘtre une gamine de 20 ans qui commence le mĂ©tier ! » DĂ©dĂ©e « Mon intĂ©rieur est particulier. Quand le client rentre, il voit ça et il se sent bien, il se sent dans son fantasme ! Les porte-jarretelles, les guĂȘpiĂšres, ils aiment ça, ils n’ont pas ça Ă  la maison, Bobonne elle va tout ranger dans les tiroirs ! » DĂ©dĂ©e « Je ne vais jamais briser un mĂ©nage. Mon mĂ©tier, c’est de faire que les couples restent ensemble et c’est juste donner un petit service en plus » Elisa « Je suis toujours impressionnĂ©e de voir les clients nus. Ils sont dĂ©faits de leurs habits, ils sont parfois mal Ă  l’aise. Inquiets Ă  l’idĂ©e de plaire, de contenter, de faire plaisir Ă  la dame qui vient voir. Ils sont trĂšs fragiles quand mĂȘme dans cette position lĂ  » Daniela « Moi, J’ai arrĂȘtĂ© de travailler pendant 12 ans et on me traitait encore de prostituĂ©e. Mais quand on me traite de prostituĂ©e, je dis « Je suis fiĂšre de l’ĂȘtre ». Ca casse tous ces petits cons
 Ils ne savent plus quoi dire ! » « Quand mon chien sent que je suis bien avec un client, elle vient voir, et se met Ă  cĂŽtĂ© du lit. Et quand le client la voit, je dis « Ben oui, elle apprend le mĂ©tier ! » Je prends alors leur sexe et je dis « Pluto, c’est la derniĂšre fois que je te montre, hein ! » Elisa « J’aimerai bien qu’en Belgique, on fasse une taxe pour les prostituĂ©es et que dedans, il y aie une mutuelle, des trucs, des machins et une Ă©cole pour les prostituĂ©es pour apprendre la psychologie, apprendre Ă  se protĂ©ger. » Oxana "Je n'ai aucun critĂšre de sĂ©lection. C'est ça l'humanisme! Je ne fais pas de diffĂ©rence entre classes sociales et entre personnes. Tu peux avoir un Quasimodo qui va te transmettre une tendresse et une gentillesse phĂ©nomĂ©nale comme tu peux avoir un bel homme qui va te rabaisser." Elisa, prostituĂ©e Ă  Bruxelles « Le sperme que le client vient dĂ©verser chez moi, ce sont des larmes qui ne savent pas couler. » Sonia Photos rĂ©alisĂ©es par FrĂ©dĂ©ric Pauwels avec la collaboration de l’Espace P Bruxelles
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