Champs de mémoire

FRANCE › 2000-2011

Frédéric Pauwels

Tout a commencé avec mon arrière grand-père que l'on nommait "pépère", cet homme meurtri par une vilaine cicatrice à l'épaule était le poilu de la famille. Sa présence suffisait à m'intriguer au diner d'anniversaire de mon grand-père né le jour de l'Armistice: le 11 novembre… comme si tout semblait réuni pour que ce travail se fasse quelques années plus tard.  

Fasciné et hanté depuis toujours par l'histoire avec un grand H, surtout celle qui est très proche de nous, celle qui reprend les paroles de nos grands-pères. Ce mélange de réalisme et d'émotions ont traversé plusieurs générations à travers les nombreux livres et romans. Je fais partie de cette dernière génération ayant eu la chance de toucher l'histoire du bout des doigts à travers l'image de cet arrière grand-père taiseux derrière ses lunettes noires comme si son esprit était resté emprisonné dans les tranchées de l'Yser. Je n'ai malheureusement pas eu le temps de pouvoir renouer un contact dès que je fus habité par cette curiosité et cette soif de comprendre sa guerre. Pépère disparaissait en 1983 alors que la photographie ne fut pas encore une véritable respiration.  

A l'heure où il n'existe plus de témoins pouvant témoigner de cette sanglante page de l'histoire, je me suis intéressé alors au statut du paysage: celui d'être l'unique témoin visible par ses meurtrissures de la Grande Guerre. Etant un photographe touché par l'humain et face à l'absence de celui-ci dans ce travail, je me suis confronté à ce drame à travers le paysage. Ce paysage où on perçoit l'adrénaline, l'angoisse, la peur, la mort. On ressent l'odeur particulière de la tranchée, la boue et le froid avec cette humidité perçante. Un sentiment entre partir et rester, on entend presque les pensées de chacun, vient à l'esprit du grand-père que beaucoup n'ont pas eu la chance de connaître, imaginer son histoire. Face à cette curiosité, le paysage a soulevé plus de questions qu'elles n'ont donné de réponses. Comment aurais-je réagi à leur place? Comment pourrais-je réagir face à l'horreur avec les pieds dans la boue entouré par les cadavres? 

Face à cette nature détruite et dévastée auparavant, elle reste encore aujourd'hui blessée dans une perspective irrégulière, je ressent la terre qui reprend ses droits face à l'horreur emballant ses morts vers l'oubli en repoussant des arbres aux branches meurtries comme si elles étaient dévorées de l'intérieur.  

Ce paysage lunaire devenu mythique m'appelle chaque année à le visiter, à le faire parler et à le prendre en photo comme si ce serait la dernière fois avant de disparaitre définitivement face aux futures générations. 

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