Passion en danger

Belgique › BRUXELLES - 2004-2006

Frédéric Pauwels

Sterrebeek, 6h30 du matin. Sur une piste longue de 2.200 mètres, Chloé et Jonathan s'élancent sur les chevaux de l'écurie Nino Minner. Ces jeunes caressent l'espoir d'une nouvelle carrière: celle de jockey professionnel. Par tous les temps, Chloé, 21 ans, et Jonathan, 19 ans, s'entraînent, dans un esprit de camaraderie, encadrés par des hommes expérimentés qui leur apprennent les ficelles du métier, l'approche et la maitrise du cheval, mais aussi ses dangers.

Une ombre menace leurs rêves de gloire. Les uns après les autres, les champs de course belges disparaissent. Boitsfort et Groenendael sont à l'abandon. Et voilà que l'hippodrome d'Ostende, qui organisait encore tout l'été des courses de galop, n'a pas sorti de programme pour l'année. Des rumeurs circulent sur la reconversion de l'hippodrome en complexe cinématographique ou en terrain de golf. Même Sterrebeek est menacé. Déclaré en faillite depuis deux ans, l'hippodrome sera mis en vente publique pour 4 millions d'euros, même si 14 journées de course de galop sont encore prévues cette année. Seul Ghlin semble assuré d'accueillir encore les parieurs et les amateurs de course, de moins en moins nombreux.

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Dans un hippodrome en sursis, deux jeunes jockeys, Chloé Suain et Jonathan Deletombe, attendent toujours le dégel de la piste, longue de 2.200 mètres, pour pouvoir monter les chevaux de courses de leur entraîneur, Nino Minner. A 6 heures du matin, l’endroit respire la tranquillité des faubourgs plus que l’odeur âcre de la transpiration des chevaux. Dans les écuries de Nino Minner, on s’active déjà pour préparer les 15 pur-sang à l’entraînement. Les deux jockeys, Chloé et Jonathan, le lad, Andy et l’entraîneur, Nino, s’affèrent autour des boxes. Jonathan Deletombe, 18 ans vient de recevoir sa licence comme jockey amateur. Une fois que l’on monte ces chevaux, c’est comme un virus ! Ici, tout le monde est atteint ! Chacun fait ce qu’il peut pour que tout ça survive. Six jours sur sept, Chloé Suain, 21 ans, se lève à l’aube pour faire travailler les chevaux de l’écurie de Nino Minner. Ce travail de « lad » lui permet de gagner sa vie car, en Belgique, les gains de jockey restent insuffisants Jonathan s'entraîne dans un esprit de camaraderie, encadré par des hommes expérimentés qui lui apprend les ficelles du métier, l'approche et la maitrise du cheval, mais aussi ses dangers. Une ombre menace l'avenir et les rêves de gloire de ces deux jeunes jockeys. Les uns après les autres, les champs de courses belges disparaissent. Boitsfort et Groenendael sont à l’abandon. Sterrebeek est également menacé. Sur la matinée, chacun montera trois ou quatre chevaux, les prépareront et les brosseront après l’effort avant qu’Henri ne les nourrisse. Ici, tout le monde fait tout ! Et la plupart du temps bénévolement. Car les courses se font rares en Belgique et les gains misérables, alors on s’adapte. Cet hiver, je suis tombée au moins cinq fois! Celui qui tombe amène les couques le matin. C’est comme ça que l’on apprend ! La peur il faut l’avoir dans la tête mais sans la transmettre au cheval. Le lendemain d’une chute, on est forcément moins en confiance mais le cheval ne doit pas le sentir, sinon c’est une seconde chute assurée ! Jonathan découvre le débourrage qui est la première éducation montée donnée au cheval. Elle conditionne fortement la relation future entre le cavalier et sa monture, la qualité du dialogue qui s'instaure dans tout travail à cheval. Ces jeunes passionnés caressent l’espoir d’une nouvelle carrière : celle de devenir jockey professionnel. Courage, détermination, confiance en soi et force physique sont les facteurs essentiels pour réussir dans ce métier. Chloé a décidé de vivre sa passion au présent. "Je suis très fière de savoir monter ces chevaux-là. Avec eux, on a une telle sensation de vitesse et d'espace. Chloé a pris le premier tram pour arriver à Sterrebeek dès l’aube. « Je vais faire un tour de marche, un trotting puis un canter (petit galop) sur la piste intérieure. » Depuis six mois, elle monte tous les matins, six jours sur sept. La saison hippique va commencer et elle court, pour la première fois, sous licence professionnelle. « Je ne peux pas dire que je suis jockey. Pour ça, je dois courir un maximum de courses cette saison et faire ma place ! Je partirais à l’étranger si ça ne redémarre pas ici » explique la jeune femme qui fait 52 kg pour 1m65. En Belgique, les femmes jockeys professionnelles se comptent sur les doigts d’une main. «Par rapport aux hommes, les femmes ont moins de force musculaire pour contrôler le cheval. Clairement, on tient moins bien qu’eux ! Il faut rester extrêmement concentrée. Mais, à taille équivalente, nous sommes plus légères et c’est un avantage » explique Chloé Suain. Certains chevaux fonctionnent mieux avec des jockeys femmes car ils ont besoin de sentir qu’ils peuvent avoir le dessus sur leur cavalier " explique Chloé Suain. « Avec un bon cheval, une femme a des chances identiques à celles d’un homme. Mais les propriétaires qui font confiance aux jockeys féminins restent minoritaires. Les mentalités doivent encore évoluer » Outre l’entraînement, le régime alimentaire d’une jockey professionnelle, revient à jeûner la moitié du temps pour être la plus légère possible, le jour de la course. Avec 51 kg et 1 m 65, Chloé reste un « petit format », et pourtant... « Quand il y a une course le dimanche, je le sais le mardi. Je me mets alors au régime. Je ne mange plus que des légumes et de temps en temps une pomme de terre. Comme cela, le jour de la course, je suis à l’aise et je peux manger une assiette de pâte avant la compétition » La boucle de sable plantée à côté des dizaines de boxes abandonnés ressemble à un champ de courses fantôme. Les boxes de départs, pour les épreuves du week-end, ont été nettoyés et rafistolés la veille avec du scotch. « En terme d’infrastructures hippiques, en France, ils roulent en Ferrari et nous, en Belgique, dans une poubelle ! » commente en souriant, Nino Minner, ancien grand jockey. La petite équipe part en route vers l'hippodrome d'Ostende. Des rumeurs circulent sur la reconversion de l'hippodrome en complexe cinématographique ou en terrain de golf. L'année suivante, l'hippodrome ne sortira pas de programme pour l'année. Le champ de courses de Sterrebeek est à son tour, menacé de sombrer dans l’oubli, condamné à ne s’ouvrir au public que deux ou trois l’an à l’occasion de brocante ou d’autres manifestations qui peuvent très bien se tenir dans d’autres lieux tout aussi appropriés. Seuls, Chloé, Jonathan et les autres, ces jeunes qui rêvent de victoire sillonnent encore cette piste refusant d’affronter la dure réalité : la fin des courses en Belgique. Mais ces cavaliers du matin comme on les appelle veulent continuer à croire qu’ils ont encore un avenir dans leur pays… Dans la salle des jockeys, l’attente se durcit. Après avoir été pesée, Chloé attendra sur une chaise, silencieuse, dans le va et vient des collègues qui, eux, ont terminé leur course et se relâchent. La pression sur les épaules de Chloé est grande. Dehors, des sommes importantes se jouent sur sa prestation. A cause du manque de sponsors, de soutien de l’état, le quasi désintéressement des médias mais surtout les montants des prix de moins en moins élevés. Les propriétaires abandonnent les courses belges pour l’étranger et particulièrement la France proche de chez nous où les prix sont beaucoup plus élevés et les courses plus médiatisées. Avant la crise des courses, au début des années 90, un jockey pouvait espérer des revenus mensuels de 2000 à 3000 euros brut. Aujourd’hui, on tourne autour de 640 euros brut. Pourtant, Chloé a décidé de vivre sa passion au présent. "Je suis très fière de savoir monter ces chevaux-là. Avec eux, on a une telle sensation de vitesse et d'espace. Ce samedi après-midi à l’hippodrome, Chloé court avec Irish times, le cheval de Carlos. L’homme possède des chevaux de course depuis un quart de siècle : « Par le plus grand des hasards, un jour un ami m’a emmené aux courses et j’ai tout de suite mordu. Ce qui m’excite ici, c’est l’ambiance, les discussions sans fin avec les autres propriétaires. C’est un passe-temps, pas une passion rentable ! Un cheval me coûte 350 euros par mois. Il faut savoir donner leur chance aux filles, mais très honnêtement, je fais moins confiance à une femme pour faire gagner mes chevaux… » Ce jour-là sous la pluie, la petite équipe remporte la victoire. Une belle récompense pour tous les efforts entrepris malgré les rumeurs de fermeture des hippodromes belges. La nervosité dans la salle des jockeys s'accentue avec les rumeurs de la fermeture de l'hippodrome de Sterrebeek. Beaucoup d'entre eux pensent déjà à une reconversion professionnelle. Je suis professionnelle depuis maintenant trois ans. En été, je commence l’entraînement à 6 heures et en hiver, à 7 heures. Il y a une quinzaine de chevaux à l’écurie. J’en monte trois. Nous sommes une équipe de quatre personnes pour entraîner et s’occuper de l’écurie. Les chevaux sont mieux ici qu’à Sterrebeek. Ils voient des champs de courses toute l’année et ici, ils travaillent sur une piste d’entraînement au milieu des bois et peuvent faire des promenades en forêt à n’en plus finir Déclaré en faillite depuis deux ans l’hippodrome de Sterrebeek sera mis en vente publique pour 4 millions d’euros, même si 14 journées de courses de galop sont encore prévues cette année. Jonathan Deletombe découvre l'abandon de l'hippodrome de Boitsfort qui faisait déplacer des milliers de spectateurs 3 à 4 fois par semaine. Des trois hippodromes belges à l'abandon, à savoir; Boitsfort, Groenendael et Sterrebeek, c'est celui qui garde le plus son caractère originel n'ayant pas, ou peu, subi de rénovations avant sa fermeture. Le 26 janvier 2010, après un rappel de son vaccin pour le tétanos et une prise de sang de « routine », Jonathan apprend par son médecin qu'il y a une hausse importante de globules blancs dans le sang et celui-ci le dirige aussitôt vers un spécialiste du sang. Après une ponction de la moelle osseuse et une biopsie de l’os, le jeune jockey amateur apprend le verdict: on lui déclare une leucémie lymphoblastique aiguë. Après avoir vaincu la maladie, il remontera à cheval après un arrêt d’un an et demi. Aujourd'hui, Jonathan a abandonné la compétition pour devenir policier. Patrick Rahoens gérant d'un bistrot et ancien propriétaire de chevaux: « Dans le temps, j’avais cinq ou six chevaux. On allait au course tous ensemble avec la famille, les amis. Quand ton cheval gagne, c’est superbe ! Tu fais la fête, tu es fier ! Les courses c’est un vrai kick, quoi ! Cette saison, il n’y a plus que 17 journées de courses à Sterrebeek. Avant, elles avaient lieu quatre fois par semaine ! En Belgique tu joues plus jamais à 20 contre 1 ! Les gains pour les jockeys sont dérisoires : qui risquerait sa vie en passant en dessous d’un cheval et resté handicapé toute sa vie pour 55 euros ? »
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