Melvin Lagoon

BELGIQUE - BASTOGNE - 2013

Frédéric Pauwels

Le bois de la paix, sur les hauteurs de Bastogne. 4.000 arbres plantés en hommage aux combattants et civils belges et alliés, qui ont combattu lors de la Bataille des Ardennes, et disposés de façon à faire apparaître sur le sol, vu du ciel, le sigle de l’UNICEF. L'œil vif et le pied sûr, c'est vers ce sobre décor que s'avance Melvin Lagoon. Du haut de ses 90 ans, ce vétéran américain affronte bravement le froid et la brise glaciale en ce jour commémoratif. Des conditions climatiques qui le plongent 68 ans en arrière. Le moment est empreint d'émotion pour lui. C'est la première fois qu'il revient en Belgique depuis la fin de la guerre, sur les traces d'un passé qui a changé le cours de sa vie. Lorsqu'il pénètre dans le bois de la paix, son regard s'arrête sur les noms des vétérans américains gravés sur des plaquettes situées au pied des arbres. Lorsqu'est déposée au pied de "son" arbre la plaquette portant son nom, il ne contient plus l'émotion retenue depuis le début du voyage. Son nom est désormais à jamais gravé au cœur de cette commune belge qui, sans son courage et celui de ses pairs, aurait basculé dans le camp allemand durant l'hiver 1944-1945. 

15 avril 1943. Melvin Mike Lagoon, fils de fermier américain âgé de 20 ans et fraichement fiancé, est appelé sous les drapeaux. "C’était une formidable expérience pour nous. La plupart des jeunes militaires étaient des fermiers de 18-19 ans", raconte le vétéran. Intégré dans le 193rd Glider Infantry Regiment de la 17th Airborne Division, son régiment est mobilisé d'urgence le 19 décembre, pour faire face à l'offensive allemande lancée trois jours plus tôt dans les Ardennes belges. La veille de Noël, Melvin atterrit à l'aérodrome de Prunay, près de Reims, où sa division est rattachée à la célèbre troisième armée du Général Patton. Transporté en camion près de Charleville-Mézières, le bataillon de Melvin Lagoon reste dans cette région jusqu'au 1er janvier 1945. Là, il effectue des patrouilles de sécurité, établit des barrages routiers et garde des ponts sur la Meuse afin de constituer une ligne de défense en cas d'expansion de la percée allemande. Durant cette période, Melvin Lagoon dort dans une porcherie, à même le sol, ce qui lui donne l'occasion, lui qui était fermier, de découvrir un peu plus la réalité agricole franco-belge. Une réalité restée intacte dans sa mémoire aujourd'hui: "Ce qui me frappe en revenant ici, c'est de voir que les vieilles fermes n'ont pas changé. Les bâtiments m’ont toujours fasciné. Lorsque je suis arrivé dans la campagne belge, j'ai tout de suite remarqué que, dans les fermes, la cuisine et l'étable se trouvaient côte à côte et qu'il était possible de passer de l'une à l'autre, sans sortir. Je n’avais jamais vu cela auparavant, c’était une grande découverte pour moi".  

Le jour de l'an 1945, Melvin Lagoon embarque dans un camion qui l'amène dans la région de Bastogne. A son arrivée, toute la campagne environnante est ensevelie sous 60 centimètres de neige. L'hiver 44-45 fut l'un des plus rigoureux de l'histoire belge avec des températures allant jusqu'à -28°C. Le régiment de Melvin Lagoon s'installe durant deux jours dans deux petits bois isolés à l'est de Mande-Saint-Etienne. L’ancien soldat souffre encore aujourd’hui de ces nuits passées dans les bois par des températures sibériennes: "Nous portions des vestes légères. Normalement, nous aurions dû recevoir des chaussures de neige et des pantalons adaptés, mais ils étaient probablement restés dans un dépôt. Nous avions les pieds mouillés parfois durant une semaine et nous n'avions pas souvent l'occasion de changer de chaussettes. Je n'ai jamais eu aussi froid de ma vie. Mes mains et mes pieds en souffrent encore aujourd'hui".

Le dimanche 7 janvier 1945 reste une date à jamais gravée dans la mémoire du vétéran: son premier jour de combat. Au petit matin, dans un épais brouillard, Melvin Lagoon et ses camarades avancent sur la route reliant Mande-Saint-Etienne à Champs et attaquent les forces allemandes. Mais, lorsqu'ils sortent du brouillard, ils sont cloués en rase campagne par les mitrailleuses, les mortiers et l'artillerie allemande retranchés dans un bois tout proche. La situation s'enlise à tel point que le commandant ordonne le retrait de son régiment. Le bilan de cette bataille est terrible: 144 soldats américains y perdent la vie.  

La Bataille des Ardennes confronte le jeune Melvin Lagoon à la mort. La première fois qu'il voit un soldat mourir sous ses yeux reste un souvenir très douloureux. "Nous étions terrés dans un foxhole lorsque l'artillerie ennemie ouvrit le feu. C'était la première fois que je voyais mourir l’un de nos gars, là, juste à côté de moi. C’était une expérience nouvelle pour moi. Par la suite, nous avons vu beaucoup de morts sur le champ de bataille". Lors de la bataille du 7 janvier, Melvin perd un camarade: son chef de peloton, le Lieutenant Leslie Telesca qui avait appris, le matin même, qu'il était père d'une fille. "Le lieutenant Telesca est décédé lors de notre premier jour de combat. Nous étions près de Bastogne. Nous progressions dans un champ, prêts à combattre, lorsqu'un obus l'atteignit à la poitrine. Il portait dans sa poche une grenade au phosphore qui explosa et il brûla jusqu'à la mort".

Les jours suivants, le régiment mène des patrouilles de reconnaissance, établit des postes d'observation et fait des prisonniers dans les villages de Champs et aux alentours. Melvin Lagoon participe à l'une de ces patrouilles. "Nous étions installés sur une crête, dans un poste d'observation improvisé, un simple trou dans la terre, pour diriger notre artillerie. Nous avons été repérés et bombardés par les Allemands. La communication par fil téléphonique fut rompue et, ne donnant plus signe de vie, on nous a crus morts. Mais, à l'aube, nous avons pu rejoindre nos lignes sains et saufs", se souvient-il.

Dès la nuit du 13 janvier, les Allemands évacuent le terrain. Les Américains reprennent alors l'avantage. C’est une belle victoire, annonciatrice de la chute d’Hitler. Pour le régiment de Melvin Lagoon débute une longue avancée vers l’est. Il progresse, malgré les tirs d'artillerie et de mortiers, la neige, les barrages routiers et les mines. Le 22 janvier 1945, il s'apprête à entrer au Grand-Duché de Luxembourg. C'est ainsi que Melvin quitte notre pays pour s'enfoncer encore plus vers l'est et repousser les Allemands jusqu'à la ligne Siegfried. Le 25 janvier, la Bataille des Ardennes prend fin. Cette date marque le début de la Campagne de Rhénanie. Melvin Lagoon a survécu à la Bataille des Ardennes, l'une des plus meurtrières de la seconde guerre mondiale et durant laquelle 75.685 américains ont perdu la vie à cause des conditions climatiques et des combats.

Texte de Marie-Noëlle Rasson et photographies de Frédéric Pauwels du Collectif HUMA

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