L'hiver 44

BELGQUE - BASTOGNE 2004 - 2015

Frédéric Pauwels

Le 10 septembre 1944, Bastogne connaît sa première libération. Une joie de courte durée pour les habitants qui font ensuite face au retour de l’armée allemande et à la bataille des Ardennes, l’une des plus meurtrières de la seconde guerre mondiale.

« Les Allemands reviennent ! » Julia Renard sortait du cinéma avec son fiancé quand elle apprit la terrible nouvelle. A peine libérés depuis le mois de septembre 1944, les Ardennais replongent dans l’angoisse de la guerre.

En décembre 1944, les Alliés sont partout vainqueurs sur le front Ouest. Personne, ou presque, n’imagine un retour en force des anciens occupants. Et pourtant, dans l’aube brumeuse du 16 décembre, l’armée allemande attaquait par surprise en Ardenne. On parle de dernier coup de poker d’Hitler. 

La bataille des Ardennes dura pendant deux mois. Le bilan des pertes humaines fut particulièrement lourd dans les deux camps : 40 000 soldats perdirent la vie dans des conditions hivernales extrêmes, il y eut aussi près de 82 000 blessés. 

Les civils belges ne furent pas épargnés, victimes des exactions des nazis mais aussi des bombardements allemands voire, hélas, alliés qui ne les visaient pas directement dans le dernier cas. Sans oublier que tant pendant la bataille que durant de nombreux mois qui la suivirent, les populations locales vécurent dans des conditions difficiles, devenues des sans-abris et des réfugiées dans leur propre pays. Dans l’histoire de la guerre, la bataille des Ardennes fut moins décisive que le débarquement de Normandie et la reconquête de la France et de la Belgique. Et pourtant, pour les Américains, ce fut la mère de toutes les batailles du conflit mondial car les troupes d’outre-Atlantique s’y engagèrent jusqu’au bout de leurs limites qui ont fait de Bastogne, le symbole de leur courage et la légende du GI.
Les derniers témoins encore vivants – encore enfants à l’époque – nous racontent leurs souvenirs de cette bataille… 

Photos de Frédéric Pauwels - Textes de Frédéric Pauwels et de Marie-Noëlle Rasson

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Le Bois Jacques près de Bastogne. Surpris par l'ampleur de l'assaut allemand, les soldats de la 101ème Airborne arrivèrent dans ce bois sans vêtements chauds, sans munitions, vivres et médicaments. Henri Delcour montrant la carte d'identité de son père tué par les SS: "Nous étions enfin tous à l’intérieur. Je me tenais à côté de mon père et je me suis rendu compte très vite que nous allions tous y passer. Les SS ouvrirent immédiatement le feu à l’aide de leur mitrailleuse MG 42. Sans m’occuper de rien, ni même de mon père, j’ai eu la présence d’esprit de me laisser tomber avant le tir. Monsieur Rousseau est tombé sur mon dos, pratiquement mort et je sentais son sang couler dans mon dos. Quand le tir s’est interrompu, c’était épouvantable d’entendre les gens qui agonisaient. Deux SS sont rentrés dans le hangar, pistolet au poing pour achever tous ceux qui montraient encore des signes de vie. Je me tenais à un morceau de bois, caché sous le corps de Monsieur Rousseau donc le sang coulait abondamment sur moi. Je n’osais pas faire le moindre mouvement et je faisais le mort." Marcel Ozer: "J’ai alors pensé à Mademoiselle Beaupain qui faisait souvent le service d’infirmière pendant les courses d’autos, et je suis allé la trouver. Elle n’a pas hésité un seul instant et après avoir constaté les blessures de notre G.I et n’étant pas suffisamment équipée, elle nous dit de le transporter à l’hôpital. Celui-ci se trouvant de l’autre côté de la rive, j’ai décidé d’amener le soldat. A 10h30, nous plaçâmes Tony Calvanese sur la civière, recouvert d’une couverture de la tête aux pieds, pour éviter qu’il ne soit reconnu des Allemands. Je portais la civière avec Louis Van Lancker suivis de l’abbé Bernard, de Gustave Beaupain et de sa sœur Berthe revêtue de sa tenue blanche d’infirmière.Nous n’imaginions pas tomber nez à nez avec les tanks allemands qui descendaient la route du Vieux Château.Lorsque le premier Panther est passé, nous avons repris la civière et nous avons traversé le pont entre deux chars, il n’y avait pas de fantassins derrière mais je n’osais pas me retourner, me demandant combien de chars pouvaient se trouver derrière nous..." Ida Nicolay montre fièrement le célèbre écusson de l'aigle hurlant appartenant à la 101e Airborne division devenue célèbre dans le monde entier par son courage lors de l'encerclement de Bastogne par les troupes allemandes. Ida Nicolay: "Pendant l’offensive, j’ai eu la honte de ma vie ! En revenant de la fontaine, à la route d’Houffalize, je marchais le long des murs du Séminaire, j’ai glissé sur le trottoir. Un GI est venu pour voir si j’étais blessée. Je m’étais juste éraflé le genou et m’emmène de force dans la chapelle du Séminaire où il y avait un hôpital. Ce soldat entreprit de me faire un pansement maladroit, je me trouvais au milieu des soldats qui attendaient la mort et moi, je me faisais soigner juste pour une éraflure au genou." Marcel Lafontaine: "Tout était détruit, les cadavres jonchaient la route, tous des personnes âgées. Nous n'avions plus aucune hygiène, car il n’était pas question de prendre une seule goutte d’eau des puits qu’on connaissait. Des munitions traînaient partout, la situation était intenable surtout avec ma sœur malade. Mes parents ont obtenu des Américains d’être transféré à Arlon où il y avait un médecin établi dans une école. Ma jeune sœur a été admise dans cet institut transformé en hôpital de fortune, elle y décédera quelques jours plus tard ! Les autres enfants et moi-même furent soignés dans un autre hôpital, avant d'être admis dans des familles d’accueil. Nous sommes retournés avec nos parents, à la maison au mois de janvier 1948." Rose Marie Lessire: Lors de l'offensive von rundstedt, j'avais 17 ans. J'étais élève chez les Soeurs de Notre Dame à Bastogne. Le bruit courait que les allemands reviendraient et se vengeraient de leur retraite de septembre 1944. On nous avait entrainé à des exercices de rapidité et on rejoignait très vite le corridor rouge. L'angoisse des grands régnait! Dans le Bois de la Paix à Bastogne, les vétérans américains, à leur retour sur la terre de leurs combats, ont l'occasion de placer une plaquette avec leur nom et leur unité au pied d'un arbre avec l'aide d'un enfant de Bastogne. Certaines plaques avec le nom des soldats ont été dérobées dans le Bois de la Paix provoquant l'indignation des visiteurs et des habitants de Bastogne. Jean Bouzendorf, 9 ans durant l’offensive: Une nuit peu après Noël, nous avons entendu un vacarme épouvantable. Une bataille se déroulait au-dessus de nous. Nous entendions des tirs au-dessus des voûtes. Nous sentions bien qu’il se passait quelque chose. A un moment, une grenade a été lancée dans la cave. Les Américains venaient en réalité libérer Losange. Ils avaient lancé une grenade, car ils avaient vu des lueurs de feu par le soupirail. Heureusement, la cave était très grande et la grenade n’a blessé personne. Le régisseur qui parlait anglais a crié qu’il n’y avait que des civils. Alors, les Américains nous ont tous fait sortir l’un après l’autre de la cave. Ensuite, ils ont trouvé quelques Allemands dans les caves adjacentes aux nôtres. Nous ne savions même pas qu’ils étaient là ! Les Américains ont cassé leurs fusils, tout un symbole pour nous. Ils les ont ensuite embarqués et nous ne les avons plus revus. Il s’agissait de soldats allemands qui avaient décidé de cesser de combattre et qui s’étaient réfugiés dans cette cave. Il y avait des très jeunes et des très vieux. C'est dans le Bois Jacques que des éléments de la 101e division aéroportée américaine résistèrent lors du siège de Bastogne du 19 au 26 décembre 1944 puis jusqu'à la mi-janvier 1945 pour la fin des combats dans la région. Ils s'enterraient dans les fox-holes, subissaient les bombardements de l'artillerie allemande et les assauts de l'infanterie." Jean Lemaire: Un jour, deux sentinelles allemandes sont venues chercher mon père. A l’Etat-major, ils lui ont dit : « Vous êtes le maire du village et nous avons besoin de vous pour les ravitaillements ». Mon père leur a répondu : « Je m’appelle Lemaire, mais je ne suis pas maire ! ». Mais les soldats allemands ont rétorqué : « Dans ce cas, nous vous nommons maire ». Ils ont ajouté qu’ils avaient besoin de quelques femmes pour les aider à la cuisine et à l’infirmerie. Les femmes avaient peur d’y aller, mais elles n’ont jamais eu aucun problème. Ils étaient parfaitement corrects. Je me souviens aussi des camions qui ramenaient les morts. Avec le froid qui régnait, je voyais les corps gelés tomber par terre comme des morceaux de bois. Un jour, j’ai vu un corps qui n’avait pas fait de bruit en tombant. Je l’ai touché et il était encore chaud. Il venait de mourir... Cela m’a impressionné. Pour enterrer tous ces morts, un cimetière militaire avait été créé à côté du cimetière civil. Mon père devait aussi trouver des gens pour creuser les trous. C’était aux habitants du village de les enterrer. Maus De Rolley: "Un matin, ma belle-sœur alla faire sa toilette dans une des chambres du premier étage. A la lueur d’une bougie, elle commença à se déshabiller et se lava, lorsque des grincements des ressorts du lit et des ronflements l’interrompirent dans sa toilette. Se rendant compte qu’elle n’était pas seule dans la chambre, elle sortit affolée de la chambre en se demandant qui pouvait bien occuper cette chambre. Le lendemain, nous avons appris que c’était le général Patton, arrivé tard dans la nuit qui avait pris possession de la chambre. Ce jour-là devant la porte d’entrée, arborant ses pistolets à crosse d’ivoire, Patton épingla sur la poitrine de Mc Auliffe et de Chappuis la Distinguished Service Cross." Dans l’histoire de la guerre, la bataille des Ardennes fut moins décisive que le débarquement de Normandie et la reconquête de la France et de la Belgique. Et pourtant, pour les Américains, ce fut la mère de toutes les batailles du conflit mondial car les troupes d’outre-Atlantique s’y engagèrent jusqu’au bout de leurs limites qui ont fait de Bastogne, le symbole de leur courage et la légende du GI. Lors de la bataille du 7 janvier, Melvin perd un camarade: son chef de peloton, le Lieutenant Leslie Telesca qui avait appris, le matin même, qu'il était père d'une fille. "Le lieutenant Telesca est décédé lors de notre premier jour de combat. Nous étions près de Bastogne. Nous progressions dans un champ, prêts à combattre, lorsqu'un obus l'atteignit à la poitrine. Il portait dans sa poche une grenade au phosphore qui explosa et il brûla jusqu'à la mort". Irène Keyser: "C’est en essayant de rejoindre la maison familiale sous une pluie de fer et de feu, portant dans mes bras, mon petit frère Raymond (5 ans) que nous avons été transpercés tous les deux d’éclats d’obus. C’est dans les bras de Maman, assise sur une chaise, à la cave que Raymond avait trouvé refuge. Raymond a demandé à Maman s’il allait mourir et s’il aurait un petit cadeau pour son anniversaire. Maman l’a rassuré et lui a offert la seule barre de chocolat disponible. Raymond a prit le chocolat, l’a remerciée et a embrassé maman, il lui a rendu le chocolat en lui disant « C’est pour toi, maman, je vais mourir ! »" L'Abbé Léonard Georges: "Après l’offensive, le Séminaire ayant brûlé, notre rentrée a été retardée et officiellement raccourcie. Quand les cours ont repris, notre professeur d’Allemand, monsieur Musty nous apprenait qu’il avait été témoin à Bande du massacre de quatre camarades de classe. Après avoir échappé à l’enfer de Bastogne, avoir échappé aux combats et au massacre de Bande, j’ai pris la décision d’abandonner ma passion du chemin de fer pour accepter de devenir prêtre." Le 23 décembre, le ciel était bleu, il avait gelé et le soleil nous aveuglait, nous avons vu une couverture d’avions de chasse passer à ras du château, ensuite une centaine de gros transporteurs qui se délestaient de leurs charges qui se balançaient sous des parachutes de toutes les couleurs : blanc, rouge, jaune, vert. La zone de parachutage était marquée par une fumée rose. C’était un spectacle féerique, incroyable et gigantesque ! Les soldats sont sortis du château en hurlant leur joie et sont partis en camion rejoindre la zone de largage. Malgré la D.C.A adverse qui a descendu un avion, nous avons couru pour avoir un morceau de parachute et j’ai reçu d’un soldat, un grand parachute blanc, j’en ai fait un ornement de prêtre quand j’étais à Arlon, un mois après l’offensive. Doyen Georges Galland: "Les Américains avaient installés un hôpital militaire dans le bâtiment. On amenait des blessés dans la chapelle et différentes salles du bâtiment. Le 5 janvier 1945, j’étais présent dans le Séminaire comme chaque jour. Non loin du mur longeant la voie de chemin de fer Bastogne-Gouvy, stationnait un camion américain chargé d’obus et de mines lorsque celui-ci explose suite à un coup de l’artillerie allemande. 13 hommes et le camion sont volatilisés. L’effet de souffle arrachait les toitures de la chapelle, brisait toutes les vitres et ébranlait le bâtiment. Je sortis mon appareil-photo et pris une photo d’une des fenêtres du bâtiment. Aujourd’hui, une croix de bois témoigne du drame." Louis Mostade et son cahier d'école: Le 17 janvier, le grand combat a commencé. Les Américains qui étaient à 2 km de chez nous ont commencé à bombarder tout ce qu’ils voyaient. Il y avait énormément de blessés. C’était une véritable boucherie. Je criais, je pleurais. Vers le soir, cela s’est calmé, car il faisait noir. Je suis sorti avec papa pour voir et cela sentait la poudre et la fumée. Le ciel était rouge tout autour de nous. Tout était en feu. C’était terrible. Le lendemain, mon frère est monté au grenier. Il a vu de l’autre côté de la colline beaucoup de tanks rouges avec des toiles rouges sur les chars. Il nous a dit : « On est sauvés, les Américains arrivent ». Mais vers 8h du matin, les Américains ont commencé à tirer sur tout ce qu’ils voyaient sans bouger de place. Nous avons eu 17 obus dans la maison en deux jours. Les murs sont tombés. Heureusement, le feu n’est pas entré dans la maison, sinon nous n’en serions jamais sortis. Papa essayait de pousser un drapeau blanc par la lucarne, mais il y avait des pierres qui obstruaient l’entrée du soupirail. Maman et Régine ont été blessées par des éclats au visage, mais heureusement c’était superficiel. Toutes les maisons autour de nous étaient brûlées. Louis Mostade: Le 21 décembre fut un jour noir pour Noville. Des gestapos sont venus réquisitionner ce qu’il restait. Ils tuaient pour un rien. Il restait quelques personnes dans le village dont notre doyen qui était venu chercher le Saint sacrement qui se trouvait dans l’église. Il s’est fait prendre par ces SS, comme d’autres civils. Ils les ont questionnés et leur ont fait déblayer de la neige dans le froid devant la mairie pendant trois-quarts d’heure. Ensuite, ils en ont rassemblé sept – dont le doyen – et sont partis derrière l’église pour les fusiller sans motif. Nous avons appris cela par un soldat allemand qui est entré dans la cave et qui a dit à papa : « A Noville, ce sont tous des terroristes, nous avons pris des otages ». Les Allemands cherchaient en fait des résistants. Il s’agissait de nos voisins. Heureusement, les Allemands n’ont jamais su où ils habitaient. Les soldats de la 101 Airborne Division sont arrivés dans le bois Jacques pour contrer les nombreuses attaques allemandes. Ils n'étaient pas équipés en vêtements chauds, munitions, vivres et médicaments. Jean Lambert devant un impact de balle sur la rampe de l'escalier: "Nous étions terrés dans la cave sans bouger comme des insectes qui se carapataient. Personne n’a osé sortir pour aller à la toilette. Les arbres de l’endroit, des gros frênes, ont été coupés en deux. C’est un miracle d’avoir échappé à ces tirs, tout était criblé d’éclats de bombes et le sol recouvert de débris, de branches. Quand nous avons décidé de rejoindre les caves de la tannerie la nuit vers 22 h, il nous a fallu 3/4 h pour faire 100 m, il fallait déblayer à la hache. Il faisait presque clair comme en plein jour à cause des fermes des environs qui brûlaient." Solange Neu avec le portrait de la Mère Supérieure de l'Institut des Soeurs de Notre-Dame tuée dans cette cave: Le 20 décembre, une violente déflagration a secoué la maison. Des éclats d’un obus tombé non loin de l’institut ont criblé la façade. L’un d’eux est entré par le soupirail de la cave où priait la sœur supérieure accompagnée d’une autre sœur. La sœur supérieure est morte sur le coup et l’autre sœur a été grièvement blessée. Nous avons été très choquées en apprenant la nouvelle. Nous avons enterré la sœur supérieure dans la cave aux chicons parce qu’on ne savait pas sortir de Bastogne ni creuser à l’intérieur. Après, nous nous sommes dit : « qu’est-ce qu’on va devenir ? ». Dans la grande cour qui se trouvait juste à côté – et que nous appelions la cour rouge – les Américains campaient. Nous ne pouvions pas parler avec eux, les sœurs nous l’interdisaient. Durant la bataille, ils sont venus s’installer dans les classes et le pensionnat est devenu un hôpital. Les seuls contacts visuels que nous avions avec les soldats étaient lorsque nous montions aux toilettes. Nous montions par petits groupes toujours accompagnées d’une religieuse et nous ne pouvions pas nous attarder. Nous voyions les blessés qui étaient soignés près des lavabos. Parfois, nous les entendions qui criaient. Cela nous effrayait un petit peu. Dans un autre couloir, nous voyions des civières avec des cadavres. C’était impressionnant de voir les habits déchirés, le sang qui coule,… Mais nous ne jetions qu’un coup d’œil en passant. Solange Neu: Je me rappelle du jour de Noël. Lors de la messe de minuit, les religieuses avaient mis une table entre nous et les Américains. Elles prenaient toujours soin de mettre une frontière, c’était la mentalité de l’époque. Les abbés ont dit la messe avec des gradés américains. Après, nous avons chanté ensemble le Sainte nuit et d’autres chants. Pendant des années, j’ai repensé à ce moment lorsque j’entendais ces chansons-là et l’émotion remontait. Quelques jours plus tard, le bourgmestre faisant fonction est venu avec un général américain. Il est venu nous dire que les Allemands allaient probablement entrer dans Bastogne la nuit, mais que les soldats américains se donneraient comme otages et donc qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Nous avons prié toute la nuit. Finalement, ils ne sont jamais entrés. Nous sommes restées dans le couloir rouge jusqu’au 2 janvier. Ce jour-là, la route d’Arlon était ouverte et des camions américains étaient là pour nous évacuer. Nous sommes passées par la porte de devant avec une couverture à la main et nous nous sommes installées dans les camions des américains. Dans la campagne, nous voyions des tirs américains, la campagne, des maisons détruites. Mais malgré les combats, les Américains nous saluaient. Comme il faisait froid et qu’il neigeait, nous étions sous nos couvertures. Ils nous ont débarquées à Arlon. Ensuite, nous sommes parties vers Gembloux dans des camionnettes de soldats français. A Gembloux, nous étions aussi casernées dans une classe. Sœur Marie-Joseph était toujours avec nous. Dès qu’elle avait des nouvelles d’une famille, elle allait parler en privé à la fille et s’arrangeait pour qu’elle puisse la rejoindre le plus vite possible. Pendant l'encerclement de Bastogne, il n'arrêtait pas de neiger et des températures glaciales atteignaient des niveaux records, les civils étaient plus déterminés que jamais à résister jusqu'au bout avec leurs compagnons de l'armée américaine. Monique Thonon devant le monument de Parfondry. Elle avait 23 mois lors de l'offensive et a été retrouvée par madame Hurlet dans le charnier de la laiterie blessée aux jambes et couverte du sang de sa mère abattue par les SS. Elle fut laissée pour morte parmi une dizaine de cadavres dans le froid, sans soins, ni nourriture durant au moins 18 heures Clementine Debroe: "Par le soupirail de la cave, tout est devenu très clair ! Frère Angel est allé dans le corridor. C’est le pensionnat qui commençait à brûler ! Quand nous sommes sortis de la cave en courant vers notre maison, le toit du pensionnat tombait ! On était à peine à l’intérieur de notre maison depuis une demi-heure qu’un soldat habillé tout en blanc frappe à la porte. Il avait une mitraillette et une ceinture remplie de cartouches. Il disait « Je suis allemand, j’étais prisonnier chez les Américains, je viens de m’évader ! J’ai répondu que c’était impossible de s’évader avec une mitraillette et tant de munitions. Il est reparti et après cela, ils ne sont plus venus à la maison. J’étais persuadé que c’était un soldat américain, il avait des chaussures en caoutchouc." Victor Bouvy: J’ai appris que les Allemands revenaient en classe. Le directeur Frère Joseph est arrivé et nous a dit : « Les Allemands reviennent ». On était estomaqués. Il a ajouté: « Rentrez chez vous, il n’y a plus de classe ». On est retournés chez nous. Quelques heures plus tard, alors que j’étais chez moi, les obus sont tombés sur Bastogne. Ma mère avait particulièrement peur, car mon père avait été résistant. C’est pourquoi, il s’est apprêté à partir à Namur. Moi, je suis resté à Bastogne avec ma mère. Les tirs d’artillerie ont commencé. Notre quartier était très exposé aux tirs. Nous sommes donc allés dans la cave d’une voisine. Nous, les jeunes, avions très peur quand les obus tombaient. Mais malgré tout, nous continuions à sortir de temps en temps de la cave. Quand nous sortions, ma mère était fort inquiète. Elle avait raison, car lorsque les tirs d’artillerie commençaient, il fallait directement se mettre à l’abri. Victor Bouvy : Le lendemain de notre arrivée chez les sœurs, une voisine nous a prévenu que notre maison avait été complètement détruite. Ma mère ne la croyait pas et a décidé d’aller vérifier de ses propres yeux. En arrivant chez nous, nous n’avons effectivement trouvé que des débris… La maison était complètement détruite. Complètement perdue, ma mère m’a dit: « Va voir dans le hangar si les cochons sont encore là. » Ils étaient bel et bien là ! Sous les décombres, nous avons aussi retrouvé la statue de Sainte Thérèse de l’enfant Jésus, une Sainte en laquelle on croyait beaucoup et qui était, par miracle, intacte. Je lui ai alors demandé de nous protéger. Denise crouquet: "Il y avait un groupe d’Américains dans la cour, ils avaient froid et faim après avoir passé la nuit dans les bois. Je les ai fait entrer ; ils se sont lavés et je leur ai servi à chacun deux œufs. Ils parlaient très peu le français mais ils ont réussi à me faire comprendre qu’ils souhaitaient se cacher à la ferme. J’ai pensé à l’armoire à casseroles de la grande cuisine. J’avais 7 ou 8 ans, quand papa me l’avait montrée en m’expliquant qu’on y cachait de la farine pendant la première guerre. Il fallait soulever l’étagère à casseroles et derrière il y avait une grande cache. J’ai dit « peut-être pour un » et j’ai montré la cachette à un des Américains. Il y est resté pendant des semaines alors que la ferme était occupée par les allemands" Le 24 décembre, John W. Leather de la 17th airborne Division arriva par avion à Mourmelon en France, puis en camion près de Sedan où son unité défendit la Meuse contre une éventuelle extension de l'offensive allemande dans les Ardennes belges. Le 3 janvier 1945, John descendit de camion à la gare de Morhet, Belgique, et monta en ligne vers Pinsamont. Il fut engagé au combat pour la première fois le matin du 4 janvier, avec comme objectif la colline 460 à l'ouest de Renuamont. Le contact avec l'ennemi fut très violent, l'artillerie et les chars allemands causèrent de lourdes pertes ; le régiment dut battre en retraite en cours de nuit. Le 7 janvier, une seconde grande attaque fut menée, action lors de laquelle John reprit le commandement de son squad, suite au décès de son Sergeant à Rechrival. À partir du 12 janvier, le régiment réussit à percer sur la crête à Flamièrge avant de continuer par Gives, Bertogne, Compogne, Mabompré, Tavigny et Limerlée. Il franchit la frontière grand-ducale le 22 janvier à Hautbellain. Le 27 janvier, John fut transporté à Pintsch où il resta en réserve divisionnaire. Du 5 au 10 février, il effectua des patrouilles sur la rive ouest de l'Our pour maintenir les Allemands en alerte. Le régiment fut finalement retiré des lignes le 10 février. Le soldat John W. Leather décédera quelques mois après son retour à Bastogne en mars 2014. Dans le Bois de la Paix, des fleurs ont été déposées sur la plaque portant son nom au pied d'un arbre lors de la commémoration du 70e anniversaire de la Bataille des Ardennes. Bastogne est devenu un nom, une ville, une histoire. Celle de la Bataille des Ardennes. Le Bois Jacques fait partie aussi des autres noms mythiques attaché à l'histoire ardennaise.
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